Critique Rien ne s'oppose à la nuit – Delphine de Vigan

Note : 4.5/5

 

« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée à l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire de nombreuses hypothèses et commentaires. Les gens que j’ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l’ai souvent entendu dire dans mon enfance. Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. »

 

Rien ne s’oppose à la nuit fait partie des romans que l’on pourrait lire en une journée, malgré un nombre important de pages. Il suffirait de se lâcher un peu, de laisser tomber le reste et de se concentrer avec amour dessus, le temps d’un samedi. Le temps d’un weekend. Je l’ai pourtant lu en 15 jours, du moins : en deux weekend pour en savourer le goût l’espace de plusieurs heures. En bref : je me suis retenue de pas le bouffer en cinq minutes.

Outre le fait que j’aime beaucoup les livres de Delphine de Vigan, j’ai directement été attirée par la couverture et par cette femme que j’ai trouvé d’emblée très belle, mystérieuse, attirante. La mère de Delphine de Vigan, évidemment au centre du récit. J’ai également aimé le titre qui fait directement référence (l’auteur le précisera à la toute dernière page) à la fameuse chanson de Bashung : Osez Joséphine.

Dans Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan entreprend d’écrire sur un sujet qu’elle sait risqué : sa mère. Dès les premières lignes, elle précise que ce projet n’est pas sans conséquences : sa mère s’est suicidée en 2008. Si elle n’est plus là pour lire ces lignes, les nombreux frères et sœurs de cette dernière sont toujours là. À ces derniers s’ajoutent les amis de Lucile, ses anciens amants, ses connaissances mais surtout le père de Delphine de Vigan et sa propre petite sœur, Manon.

Comment écrire sa Lucile ? Comment parler d’une mère bordeline qui a passé sa vie à combattre ce mal de vivre, cette dépression et une fâcheuse tendance à la folie qui l’a conduite plusieurs fois en hôpital psychiatrique ? Il ne faut pas se leurrer : ce roman est une lecture difficile qui dépeint une famille brisée par la mort, les suicides à répétition, les drames de la vie. Une famille aussi solaire que mortifère, un peu comme Lucile, cette mère aimante mais absente, qu’on traite comme une enfant mais qui n’en fera, jusqu’au bout, qu’à sa tête.

Outre les qualités d’un récit, toujours très fluide, très clair, très humain, ce roman se distingue par une grande noirceur mêlée à une volonté plus forte que tout, à résumer dans une seule phrase : la vie continue. Les mots sont lourds, les situations difficiles mais un certain recul nous empêche de tomber dans le mélodrame et donc, dans la facilité. L’auteur est également très touchante dans son désir de parler de la vérité, de faire le portrait de sa mère mais sans trop l’entacher. Il ne s’agit pas de mentir sur son compte, juste de la peur d’en faire un portrait trop négatif, trop noir. J’espère que Delphine de Vigan s’est tranquillisée à ce sujet. Si Lucile nous apparait comme un être torturé, en souffrance… elle est également très touchante et en refermant le livre, on ne peut qu’être bouleversé par l’hommage d’une fille à sa mère. Il est impossible de la juger.

Je ne peux que conseiller ce livre qui alterne entre l’écriture du passé, la tentative biographique et de nombreux passages où l’auteur explique son cheminement, ses craintes et son angoisse durant le processus d’écriture.

7 comments

  1. zofia says:

    J’adore quand je suis obligée de ralentir pour ne pas finir un livre tout de suite et ta critique me donne très envie de le lire.

    p.s : rien à voir mais dommage qu’on ne puisse pas sauvegarder les identifiants sur ton blog

    • petiteconne says:

      Il est vraiment très bien.
      Je pense que tu pourrais aimer. Je pense que c’est LE grand roman de la Vigan.

      Pour les identifiants… Je comprends que ce soit chiant. Tu peux essayer de te connecter à ton compte wordpress du pulp club avant de venir commenter mon blog. Théoriquement, tu n’auras pas à t’enregistrer à chaque fois. J’en parlerai à Jeanséb mais il a déjà tout réinstallé mon blog à cause des problèmes qu’il avait, je pense que je vais le laisser tranquille quelques jours! 🙂

    • petiteconne says:

      Celui là est également très émouvant 🙂 La part autobiographique est majeure alors que dans ses autres romans, c’est plus par petites touches (comme dans Jours sans faim où elle s’inspire de son passé d’anorexique tout en restant dans la fiction). Mais ça ne le rend pas moins intéressant, loin de là !

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