La jeune fille à la perle, de Tracy Chevalier

« Maintenant, regardez-moi.
Je tournai la tête et le regardai par-dessus mon épaule droite.
Ses yeux s’immobilisèrent dans les miens et tout ce qui me vint à l’esprit ce fut que leur gris me rappelait l’intérieur d’une coquille d’huître.
Il semblait attendre quelque chose. Mon visage commença à refléter ma crainte de ne pouvoir le satisfaire.
’Griet’, reprit-il avec douceur. Il n’eut point besoin d’en dire davantage, mes yeux s’emplirent de larmes. Je les retins, je savais faire maintenant.
Oui. Ne bougez pas.
Il allait peindre mon portrait. »

1664. Delf. Jusque-là, Griet vivait une existence simple mais heureuse entre sa sœur, son frère et ses parents. Le jour où son père, céramiste, devient aveugle suite à un accident de travail, la vie de la famille bascule et le besoin d’argent se fait sentir. Protestante, la jeune Griet se trouve propulsée en tant que servante dans le quartier de ceux qu’elle appelle les papistes. La famille pour laquelle elle travaillera, c’est celle du peintre Vermeer. Ombre mystérieuse aux accents bienveillants, il plane sur la demeure comme un fantôme impalpable, laissant la jeune Griet se frotter aux quelques âmes féminines qui règnent sur sa maison : son épouse, sa belle-mère et Tanneke, la bonne à tout faire qu’elle va seconder. Au fil du temps, interpellé par la douceur, la beauté et l’intelligence insoupçonnée de cette fille du peuple, le peintre va peu à peu se rapprocher d’elle, l’introduisant dans son univers d’artiste dont il ferme généralement les portes, même à sa propre femme.

Adapté sur les écrans en 2003, La Jeune Fille à la Perle est un roman de Tracy Chevalier qui a été publié en 2000. Au cours de ce roman, l’auteure américaine s’attache à lever le mystère, ou du moins donne sa propre interprétation des faits, sa propre fiction, au sujet de la jeune fille représentée sur le fameux tableau de Vermeer, personnage qui l’a toujours fascinée. En ouvrant ce roman écrit à la première personne, les lecteurs se trouvent immédiatement plongés dans la vie austère de ces protestants hollandais. Leur existence, leurs codes, leurs habitudes et leurs pensées…tous ces détails passent par les réflexions et le regard de Griet, jeune fille timide mais au caractère bien trempé. La vie des servantes, la vie des femmes, les couples, les rapports au père sont autant de thèmes que le roman expose à nos yeux.

Mais La Jeune Fille à la Perle, c’est également un hommage à Vermeer, peintre émérite au talent certain et à la technique si laborieuse. Son travail, tel qu’il nous est décrit, est long, fastidieux et habité à la fois. Par l’intermédiaire de Griet, nous entrons dans un monde à part, un monde artistique mais pourtant toujours associé à l’idée de l’argent. Si les tableaux de Vermeer fascinent et sont appréciés par un certain cercle, ils doivent avant tout permettre au peintre et à sa très nombreuse famille de survivre. Et comme il peint très peu… C’est là qu’intervient le lubrique et intéressé Van Ruijven, personnage détestable et pourtant ambivalent car mécène du peintre. La pauvreté, elle existe chez Griet également, mais sous une autre forme. Synonyme de souffrance, elle entre également dans le cadre de la religion, si austère et si présente dans la vie de cette famille. Si on pousse Griet dans les bras de Pieter, le fils du boucher et beau garçon de surcroît, c’est aussi parce qu’il assurerait la subsistance de la famille…Perdue entre ces deux hommes Pieter, qui la ramène à la vie réelle, et Vermeer, si fascinant et si mystérieux, Griet évolue et quitte son corps et ses pensées d’enfant. La relation qu’ils entretiennent, à la fois platonique et purement sensuelle, trouble et questionne. La lente progression de cette dernière attise la curiosité et nous entraîne sans mal le long des nombreux chapitres qui composent le roman.

La Jeune Fille à la Perle est pourtant au-delà du roman d’amour. Si les romances s’esquissent, elles ne sont pas le propos principal du livre où l’art et la peinture en particulier, la religion et les différences de classe sont également au programme. Restent également les magnifiques descriptions de Delf où est bon d’aller se perdre aux côtés de Griet.

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