Critique La mort d’Ivan Illitch, Maître et serviteur, Trois morts de Tolstoi [Challenge des 12 thèmes]

En avril, le thème du challenge des 12 thèmes était : Haut de forme et queue de pie » →  un classique.

J’ai choisi de lire Tolstoi car j’aime beaucoup cet auteur. Je suis loin d’être une grande spécialiste, je ne l’ai jamais étudié à l’école mais le peu que j’ai lu et le peu que je connais de sa vie me rendent vraiment admirative. Et puis je le dis et le redis : j’ai longtemps cru qu’il était un auteur inaccessible alors qu’il est en réalité très facile à lire (même si je loupe forcément certainement beaucoup de ses messages, de par mon ignorance).

Composé de trois récits, cet ouvrage, que j’ai reçu à Noël entre bien d’autres livres, m’a paru parfait. Il me permettait de me faire plaisir avec un peu de littérature russe, sans m’engager pour des heures et des heures de lecture.

J’ai donc commencé par le commencement avec : La mort d’Ivan Ilitch.

C’est impossible que ma vie ait été aussi inepte et aussi vide. Si je pouvais au moins comprendre pourquoi ? Mais c’est impossible.

Ce récit s’étend sur une centaine de pages et nous raconte la triste agonie d’un bourgeois moscovite, magistrat de son état. Durant toute son existence, il n’a été ni mauvais, ni réellement bon. Il s’est contenté d’avancer et s’est occupé de ses affaires comme il a pu. Parfois mal, souvent avec brio. Au moment où sa santé défaille, sa vie professionnelle peut être considérée comme assez réussie et sa vie personnelle n’est pas spécialement riche, bien que sa situation soit somme toute assez banale. À 45 ans, il n’éprouve plus beaucoup d’intérêt pour celle qui partage sa vie depuis toujours et n’est pas très proche de ses deux enfants survivants (les nombreux autres sont morts plus ou moins jeunes). Rien de bien enthousiasmant, rien de bien méchant et tout aurait pu continuer ainsi pendant des années s’il n’y avait pas un grain de poussière dans l’engrenage. Car Ivan est malade. Ivan se meurt et aucun médecin ne semble capable, ni de le soulager, ni de faire un véritable diagnostic.

Drôle d’ambiance dans ce court roman ! Et quelle cruauté !

Tolstoi ne nous introduit pas tout de suite auprès d’Ivan. Le récit commence alors que notre protagoniste est déjà mort et nous rencontrons d’anciennes connaissances qui parlent de lui et qui se rendent à sa veillée funèbre. Ainsi, nous lecteurs, n’avons aucun doute quant à l’issue de cette histoire. Ivan ne va pas s’en sortir, Ivan ne va pas être sauvé au dernier moment.

Très vite, nous revenons dans le passé et suivons rapidement la jeunesse d’Ivan, les débuts de sa carrière professionnelle, ce mariage qu’il fait parce qu’il faut bien se marier puis son courage pour grimper un à un les échelons… La plus large partie récit sera néanmoins utilisée pour décrire la maladie et les tourments d’un homme qui passe constamment du déni à la panique la plus profonde. Va-t-il mourir ? Non, il ne va pas mourir. D’ailleurs, il n’a plus si mal… Jusqu’à ce que la douleur le terrasse à nouveau et… ainsi de suite. Le récit a cela de cruel qui semble véritablement nous plonger dans la tête d’un homme qui se sent partir. Dans la tête d’un homme qui regrette, qui se repend, qui cherche du sens à son existence. Ce combat est d’autant plus dur que ses proches, autour, lui apportent bien peu de compassion, une indifférence qui est renforcée par le fait qu’aucun nom n’est jamais posé sur la maladie. Ivan serait-il hypocondriaque ? A certains moments, j’ai presque douté…

La peur de la mort, le néant, la question des choix, l’abus de pouvoir des médecins et la terrible solitude nocturne du malade sont autant de thèmes et de situations qui font froid dans le dos et qui rendent cette lecture particulièrement marquante.

Passons à Maître et serviteur, un récit beaucoup plus court. 

La pensée qu’il pouvait, qu’il devait même vraisemblablement périr cette nuit, lui vint à l’esprit ; mais cette pensée ne lui parut pas très désagréable, ni trop effrayante. Elle ne lui parut pas trop désagréable, parce que son existence n’avait nullement été une fête continuelle, mais avait été au contraire une servitude incessante et dont il commençait à être las.

Elle nous présente Vassili Andréitch, un marchand aisé d’un gros village qui embobine un peu son monde. En somme, il s’arrange toujours pour se faire passer pour une bonne âme alors qu’il pense à sa petite personne avant tout. Bien sûr, personne n’est dupe, ou presque, car ce n’est pas non plus un mauvais bougre. Vassili est l’un ses garçons de ferme et s’accommode assez de ces abus car avec son passé un peu trouble d’alcoolique, il n’espérait pas si bien s’en sortir. Les deux hommes partent en traineau malgré le temps terrible (il a beaucoup neigé et il va encore beaucoup neiger, visiblement). Nikita donne son avis sur la trajectoire mais c’est évidemment toujours le maître qui décide et ce qui devait arriver arrive finalement : ils se perdent.

Vous l’aurez compris, cette nouvelle interroge sur les relations entre les maîtres et les serviteurs, ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés. Le système est si fort et les rôles, si bien ancrés, que les uns et les autres sont incapables d’échanger leurs attributions même quand la situation l’impose. En somme, si Vassili avait écouté les bons conseils de son serviteur, les choses auraient peut-être mieux tourné…

La question de l’argent VS l’humain est également centrale.

Pour terminer, Trois morts. Cette nouvelle m’a intéressée et à la fois, je l’ai trouvée plus inaccessible.

— Ne pleure pas, tu te tourmentes et tu me tourmentes, dit la malade ; cela m’enlève le peu de calme qui me reste.
— Tu es un ange ! s’écria la cousine en lui baisant la main.
— Non, embrasse-moi ici, ce sont les morts à qui l’on baise la main.
Le soir de ce même jour, la malade n’était plus qu’un cadavre, couché dans une bière au milieu de la grande salle de l’hôtel. Dans cette vaste pièce, les portes closes, un diacre était assis, seul, récitant les psaumes de David d’une voix nasillarde et monotone.

Comme son nom l’indique, la nouvelle parle de trois morts : celle d’une femme qui refuse de l’accepter, celle d’un cocher qui l’attend paisiblement entouré d’humains beaucoup moins paisibles et celle… d’un arbre. Trois morts pour trois raisons différentes et trois manières de passer l’arme à gauche. Les questions existentielles sont là encore très fortes, on l’aura deviné. J’ai néanmoins beaucoup de mal à comprendre la « morale » de la nouvelle, s’il y en a une.

14 comments

  1. Apreslaverse says:

    Ca a l’air passionnant ! Tu as lu Anna Karénine je vois, et d’autres livres de Tolstoï ? J’ai lu Résurrection et ça m’a bouleversée, j’ai frôlé la crise mystique 🙂 🙂 🙂 Sinon j’avais beaucoup aimé Enfance – Adolescence – Jeunesse. J’ai commencé Anna Karénine quand j’étais très (trop?) jeune, je n’ai pas accroché mais en m’en souvenant maintenant, je sais que ça me plaira. Il faut que je réessaie. Et Guerre et Paix m’attend bien au chaud aussi. Tu as lu d’autres auteurs russes ? Je t’imagine bien aimer Dostoïevski ou Boulgakov ! Il y a énormément de livres russes que je « dois » lire (cf. héritage familial faisant que si on n’a pas lu Anna Karénine à 3 ans et demi on est bon pour le goulag à perpétuité. Résultat des courses : je n’ai pas beaucoup lu de livres russes et je croupis dans ma honte. Mais j’en ai quand même lu quelques uns – commencés et abandonnés beaucoup d’autres (la honte continue :D)). Bon, j’arrête, sinon je vais écrire un commentaire de 1000 pages.
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    • Audrey says:

      Sincèrement, j’ai découvert Tolstoi sur le tard… Et je ne regrette pas. Je te conseille vraiment de reprendre Anna Karénine. C’est l’un de mes romans préférés depuis que je l’ai découvert. J’avais en tête les adaptations en film et le roman est tellement plus fort, tellement plus intéressant en fait… On découvre qu’Anna n’est finalement qu’un personnage parmi d’autres et j’ai adoré découvrir les personnages que les adaptations ne font que survoler.

      Guerre et Paix, en plus de sa longueur, est plus complexe et j’avoue avoir lu certains passages en diagonale mais il reste un bon souvenir de lecture même si je n’en ai pas parlé sur le blog (j’ai terminé le roman alors que j’étais en pause bloguesque).

      J’ai lu plusieurs Dostoïevski mais je connais pas Boulgakov !

      Même s’il est plus, pour moi, un auteur français que russe, j’ai aussi beaucoup lu Troyat. Pour la simple et bonne raison que ma grand mère en avait des tonnes dans sa bibli ! Notamment sa saga La lumière des justes qui se passe entre France et Russie. J’en ai des souvenirs vagues mais j’aimais bien cet auteur. Moins classique que Tolstoi, évidemment ^^

      Bref, tout ça pour dire que la littérature russe m’attire beaucoup, tout comme le pays… qui m’attire tout en me faisant un peu flipper pour certaines choses (sans doute aussi à cause de pas mal de clichés).
      De toute manière, de la Russie je ne connais que l’aéroport de Moscou où j’ai plusieurs fois fait escale pour aller au Japon. De mes voyages jusqu’à Tokyo, j’ai donc juste retenu que le personnel de l’aéroport est vachement suspicieux avec les gens en transit (on te fixe lonnnnnguement quand tu présentes ton passeport ^^) et que la Russie, c’est sacrément grand… Quand je regardais la carte du vol en cours, j’hallucinais !

      • Après l'averse says:

        Idem (lapidaire, mais je ne sais pas quoi répondre car c’est vraiment mon dada comme sujet ). Troyat j’ai essayé, j’ai lu Aliocha et je me suis battue pour ne pas pleurer. Comme je déteste pleurer et encore plus à cause d’un livre (ça ne m’arrive pas ou plutôt : je refuse de pleurer pour un livre), j’ai fait le choix drastique de ne plus lire Troyat, pour l’instant. Et puis j’avais aussi le sentiment d’un bouquin un peu vieilli, un peu passé, un peu comme Hervé Basin (j’avais lu Vipère au poing et ça m’avait fait le même effet)… Pour Boulgakov je te recommande Cœur de chien (je l’ai lu il y a très longtemps, c’était un bouquin super bizarre mais ça se lit vite et bien, je me demande même si ce n’est pas une nouvelle). Aussi il y a Le maître et Marguerite, qui est son chef d’œuvre. C’est cryptomystique, il y a plusieurs niveaux de lecture d’après ce que j’ai cru comprendre (mais pas sûre d’avoir bien compris !). Pareil, j’ai essayé de le lire trop tôt et je n’ai pas réussi à le finir, il faut que je m’y remette. Mais en gros c’est son bouquin le plus célèbre. Et la Russie en général, c’est RUDE. J’y suis allée 5 fois (seulement Moscou, St Petersbourg et la « campagne de Moscou » (trou paumé à plusieurs centaines de km de Moscou)) et le premier mot qui me vient à l’esprit c’est « rude », même si j’ai adoré chacun de ces voyages. Mais j’ai un avis biaisé donc ça compte pas trop !

        • Audrey says:

          Troyat, ça prend aux tripes, c’est incontestable. Je me souviens d’avoir été inconsolable après avoir terminé La neige en deuil, par exemple.

          Tu me donnes envie de tester Boulgakov, du coup ! Il faut que je me penche sur la question bien que mon prochain classique sera certainement un Zola. Puis j’ai prévu de lire du Dumas cet été. Il faut que je me bouge, que j’arrête de toujours remettre ces lectures à plus tard !

          Évidemment, vu l’histoire familiale, tu ne peux qu’avoir un lien très très particulier avec ce pays. Un lien que je n’aurais jamais ni ne pourrais vraiment saisir étant donné que ce n’est pas mon histoire. Mais je crois quand même à peu près comprendre ce que tu veux dire par là. J’imagine aussi que tu as voyagé accompagnée de personnes qui vivaient dans le pays et je pense que ça change beaucoup l’approche qu’on peut avoir d’un pays, de le découvrir aux côtés de personnes qui y vivent. C’est même pas une histoire d’authenticité après tout, plus une affaire d’immersion.

          • Après l'averse says:

            J’adore Zola et Dumas ! Tu prévois de lire quoi ? Et sinon, je pense qu’on peut percevoir les « rouages » d’un pays même sans avoir d’attaches particulières. Il suffit d’être subtil et observateur (je ne te connais pas mais je sais que tu as ces 2 qualités). C’est un beau pays, dur à vivre, avec une dictature qui se ressent un minimum (mais pas la Corée du Nord quand même !). C’est un pays qui me plaît mais qui m’attriste et me rend mal à l’aise quand j’y suis. C’est doux amer, mais très beau. Un peu comme la littérature russe . Et merci beaucoup pour tes 2 commentaires, je n’ai pas encore répondu, mais ça m’a beaucoup touchée !

          • Audrey says:

            Je compte lire Au bonheur des dames (j’ai lu plusieurs Rougon Macquart, dans l’ordre, avec l’envie de tout lire mais j’ai revu mes ambitions à la baisse). J’aimerais aussi relire Germinal qui est sans doute l’un de mes romans préférés (ce que les gens ont tendance à trouver bizarre, vu la tristesse du bouquin ^^).
            Côté Dumas, c’est Le Comte de Monte-Cristo qui m’intéresse fortement !

            Et pour revenir à la Russie, je me demandais si les français étaient « bien vus » là bas, ou pas spécialement ? Ou ni bien vus, ni mal vus ? Mieux encore : est ce que le français est encore considéré comme la langue des intellectuels ? J’imagine que non ^^

  2. zofia says:

    Très en retard sur les auteurs russes !! comme tu le dis, on a parfois le tort de penser que la littérature est inaccessible… j’avais commencer Anna Karenine, le livre n’était pas à moi et je n’avais pas pu le finir à temps. Il appartenait à la grand-mère de mon chéri… et après son décès, j’ai demandé à le récupérer, c’est une ancienne édition en plus.
    Je pense que je vais le relire un de ces jours mais pour le moment, je me souviens vraiment bien de la partie que j’avais lu.
    zofia Articles récents…Challenge Lis où je te punisMy Profile

  3. Après l'averse says:

    J’arrive pas à te répondre sous ton dernier commentaire 🙁 j’ai adoré le Comte de Monte Cristo et Au bonheur des dames. Ca se lit vraiment bien. Moi aussi j’ai comme projet de lire les Rougon Macquart dans l’ordre, pour le moment j’ai lu les 2 premiers volumes dans l’ordre et d’autres dans le désordre. Tu avais lu d’autres Dumas ? La saga des trois mousquetaires ?

    Pour le français : les Russes que je connais / que j’ai rencontré (= je peux pas généraliser sur « La Russie En Général » ) sont ultra nationalistes, meilleurs que tous les autres humains du monde, car Russes. Par exemple, concrètement, on m’a demandé pourquoi en France peu de personnes parlent russe. J’ai dit que c’était une langue relativement rare et exotique (même si c’est pas du farsi, c’est pas de l’espagnol non plus) et ils ne comprenaient pas. Pour eux, en raison de la grandeur de la Russie, si on visite la Russie, bah on doit parler russe. « La Russie ça se mérite », ou une connerie comme ça. Les personnes de ma famille nées dans les années 20 et 30 (toujours vivantes) n’ont pas vraiment parlé français pour être « épargnés » (c’était bourgeois de connaître le français, donc dangereux, à cette époque j’entends). Par contre leurs parents (génération de mes arrières grands parents) parlaient français comme toi et moi. Aujourd’hui j’ai remarqué pas mal de francophilie, mais ça relève plus du tourisme de masse / luxe (« c’est cool Vuitton, c’est cool Disneyland, c’est cool Versailles »). Je n’y vois donc pas d’intelligence. En revanche les personnes lettrées / intellos adorent la littérature française, mais la lisent en russe. (même concept que lire Tolstoï en français :))

    • Audrey says:

      Je crois que je n’avais jamais répondu à ton commentaire.
      Je n’ai jamais rien lu de Dumas, il fait partie de mes grosses lacunes !

      Sinon merci d’avoir répondu à ma question. En effet, je voulais juste ton ressenti sur la question, ça permet de se faire une première idée ! Ce que tu dis à propos de la francophilie « de surface » me fait un peu penser au comportement des japonais. Bon, eux sont assez fans de la France mais ça se limite quand même pas mal aux grandes marques de luxe, aux inscriptions en français sur leurs vêtements ou sur leurs enseignes de boutique (avec souvent de grosses grosses fautes), aux croissants (qui sont toujours immondes, soyons honnêtes) et à l’image totalement biaisée qu’ils ont de Paris. Et eux aussi sont très très nationalistes.

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