Critique Deux jour, une nuit

Sortie : 21 mai 2014

 

Je ne suis pas une pro des frères Dardenne. J’ai dû voir Rosetta, comme tout le monde à l’époque, Le fils, L’enfant et Le silence de Lorna. Des films que j’ai su apprécier à leur juste valeur sans pour autant devenir une inconditionnelle des frangins belges. Bon là, je me suis dit que s’ils sont des abonnés à la Palme d’Or, ce serait cool de voir le film avant qu’il soit primé à Cannes. De toute manière, même s’il n’a pas la Palme, il sera récompensé d’une manière ou d’une autre, j’en suis certaine !

L’histoire, vous la connaissez sans doute : encore un peu fragilisée par la grosse dépression qu’elle vient de vivre, Sandra s’apprête à reprendre le chemin de l’usine. Or, c’est juste à ce moment là qu’elle apprend qu’elle va être licenciée. Pour sauver sa place et accessoirement, son salaire, Sandra n’a pas le choix : elle doit aller voir ses collègues au cours du weekend car s’ils renoncent à leur prime, elle pourra garder son emploi. C’est le deal.

On le sait, les frères Dardenne font dans le film social. Un peu comme Mr Ken Loach en Grande Bretagne. Du coup, les histoires sont rarement drôles. Il est souvent question d’argent ou plutôt, du manque d’argent et de la précarité. Sandra, comme la majorité des héroïnes chez les frères Dardenne, cherche à survivre. Elle prend le bus, la voiture, elle marche, elle grimpe les escaliers, elle sonne aux portes. Elle nous épuise car on a constamment peur que tout soit perdu d’avance.

Un à un, elle va donc aller voir ses collègues, les gens avec qui elle avait l’habitude de travailler, pour plaider sa cause, pour tenter de les convaincre de renoncer à de l’argent qu’ils ont pourtant mérité. Effrayée, stressée, tentant de rester digne, elle a peur d’éveiller la pitié et se heurte bien souvent à des réactions égoïstes, même haineuses. Entre deux gorgées d’eau (car elle se trimbale constamment avec de petites bouteilles d’eau minérale) ou deux respirations profondes (car elle semble constamment oppressée, asphyxiée) Sandra passe son temps à dire qu’elle les comprend. Ce qui ne l’empêche pas de pleurer. De beaucoup pleurer.

Ce qu’il y a de fort dans ce film, c’est que ces rencontres, qui pourraient être lassantes ou répétitives, sont en fait très différentes les unes des autres. Le discours de Sandra est le même mais les réactions, les regards, les silences et les histoires n’ont rien à voir. Il y a ceux qui n’hésitent pas à employer des mots durs, ceux qui pleurent, ceux qui esquivent l’entrevue. L’humanité, la solidarité (entre des personnes qui appartiennent au même univers social, comprendre : les gens normaux pour qui chaque centime compte) semblent avoir disparu.

Et vous, auriez-vous gardé votre prime ou soutenu Sandra ? Pas si facile de répondre finalement.

Marion Cotillard est évidemment excellente dans ce rôle. Si je l’ai beaucoup aimé dans The immigrant (oui je fais partie de ceux qui ont aimé le film, ça arrive), je ne la trouve jamais aussi bonne que quand elle joue en français. Elle s’est totalement fondue dans son personnage et en faisait juste assez pour être convaincante sans plonger dans le pathos pour autant. Quant à la réalisation, elle est sobre, si dépouillée, si ancrée dans le réel que le film semble parfois flirter avec le documentaire pur et dur.

Précarité, capitalisme et cynisme, cruauté d’un système qui broie ceux qui sont considérés comme moins productifs, mesquineries entre collègues, Deux jours, une nuit raconte l’histoire d’un jeu a priori impossible à gagner mais auquel Sandra va croire, l’espace d’un weekend.

8 comments

  1. Zofia says:

    Je ne l’ai pas encore vu mais ça ne saurait tarder, peut-être mardi ou mercredi. Mais en tous les cas, il n’a pas été primé à Cannes, je suis un peu déçue car je pense que Marion Cotillard mérite le prix d’interprétation, plus que Julianne Moore à la limite, enfin je ne sais pas j’ai pas encore vu Maps to the star
    Zofia Articles récents…ÉcoeurementMy Profile

    • Audrey says:

      Je pensais sincèrement que ce film aurait quelque chose ! Quand j’ai jeté un coup d’oeil au palmarès j’ai été étonnée mais bon !
      Je n’ai pas vu Maps to the stars non plus mais la bande annonce m’a parue compliquée et j’ai tellement dégueulé mentalement en voyant Cosmopolis que je n’ai aucune envie de voir le nouveau film du réalisateur !

    • Audrey says:

      Cela dit, A history of violence et Les promesses de l’ombre sont aussi de Cronenberg et je les ai absolument adorés donc rien n’est perdu. Le thème de Maps to the stars m’intéresse également… Mais bon, il est resté une semaine dans le ciné où je vais et j’ai préféré faire passer les Dardenne avant ! Je le verrai plus tard !

  2. auroreinparis says:

    Je trouve ta critique très juste, pourtant je n’ai pas réussi à entrer dans le film, ni à aimer la prestation de Cotillard. Je suis totalement à contre courant de tout ce que j’ai pu lire … A vrai dire je ne connais pas le cinéma des frères Dardenne,mais question fresque social je préfère Ken Loach, plus original et plus drôle aussi!

    • Audrey says:

      Ken Loach est génial ! Je le préfère également !

      J’ai cru comprendre que tu avais quelques soucis avec Marion Cotillard et je pense que mine de rien, ça joue pas mal. Après, ça arrive d’être totalement en décalage avec la majorité des critiques. Ce qui est bien avec le net c’est qu’on trouve toujours quelqu’un qui pense la même chose ! Tu n’es sans doute pas la seule à avoir été moyenne convaincue !

  3. lujena says:

    Idem, j’ai des « soucis » avec Marion Cotillard. La seule fois où j’ai apprécié son jeu d’actrice, c’était dans « De rouille et d’os ». Là… à voir. J’aime bien les frères Dardenne, ils magnifient leurs acteurs sans artifices. Alors pourquoi pas.

    • Audrey says:

      Je peux comprendre… A l’époque de La Môme, il ne fallait plus me parler de Marion Cotillard et ce fut du pareil au même pendant les années qui ont suivi. Je recommence à l’apprécier depuis deux ou trois ans donc la voir dans un Dardenne fut une très bonne nouvelle pour moi ! Je reste moins fan de ses rôles américains. Sauf dernièrement.

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