Critique Fairyland, Alysia Abbott

Je tenais entre mes mains Streching the Agape Bra, le livre de mon père. Sur la couverture, nous posons ensemble : un père gothique qui ne sourit pas et sa fille de dix ans qui ne sourit pas non plus. Il porte un costume rayé, des chaussures oxford deux tons, et tient un chrysanthème araignée. Je pose derrière lui, un bras le long du corps et l’autre dans le dos. Il m’avait fait rater l’école pour que je sois sur la photo avec lui, ce jour là, au Golden Gate Park.

9782264067968Je ne connaissais rien à ce livre mais dès que j’ai vu sa couverture et son résumé sur la page facebook de 10 18, j’ai eu un coup de cœur. Il FALLAIT que je le lise. Je l’ai donc acheté le jour de sa sortie en poche, début avril. Un truc que je ne fais jamais ou presque…

Résumé

En 1973, la mère d’Alysia et la femme de Steve meurt dans un accident de voiture. Cet évènement traumatisant va être le point de départ d’une relation père/fille fusionnelle, d’un amour fou couplé à une relation houleuse (car vivre pendant 15 ans dans un deux pièces minuscule), ce n’est pas toujours facile.

Surtout quand on est un poète impliqué sur la scène littéraire de San Francisco, engagé dans la lutte  homosexuelle et qu’on souhaite avoir du temps pour travailler à son œuvre.

Surtout quand on est une enfant puis une adolescente en quête d’attention et qu’on rêve qu’un rapport père/enfant plus classique.

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Mon avis

Ce que j’ai aimé dans ce roman, c’est la tendresse et la lucidité de son auteur, deux ingrédients indispensables pour offrir un récit à la fois sincère, véridique et objectif. Rien ne m’agace plus dans la vie que les histoires manichéennes. Cela fait bien longtemps que je ne crois plus que les méchants sont toujours méchants et que les gentils sont gentils en toutes occasions. Je trouve les défauts et les contradictions plus intéressants que les qualités.

Plusieurs décennies après les faits et après la mort de son père, Alysia aurait pu nous dépeindre un quotidien fantasmé, une vie améliorée par la douceur des souvenirs et par la tristesse d’avoir perdu ce papa très aimant et en même temps, délibérément perdu dans son monde d’artiste/poète/homme adulte en quête d’amour.. Quand on est un peu sentimental, c’est parfois agréable d’embellir un peu le passé… non ?

Si on attrape l’histoire dans un autre sens en considérant la vie instable qui a été celle d’Alysia, une vie sans repères, sans règles, sans cadre, une vie où son père brillait souvent par son absence, on aurait pu s’attendre à une sorte de « procès » littéraire. Le procès d’un père qui a imposé ses petits amis, ses réunions littéraires jusqu’à pas d’heure, ses déménagements et sa vie bohème-sans-le-sou à une enfant qui s’est souvent sentie : bizarre/seule/décalée/en manque d’attention à une époque où les pères gay n’étaient pas si nombreux à élever leur enfant. Du moins, c’est l’impression qu’elle en avait.

Mais non.

Alysia Abbott ne sombre dans aucun de ces travers. Si elle montre avec sincérité (et parfois même avec brutalité) les vices, les défauts et les erreurs d’un homme qui était parfois perdu, irascible, vulnérable, drogué à une époque et égoïste, elle démontre aussi qu’il a toujours tout fait pour conserver son enfant à ses côtés et qu’il a fait, comme tous les parents je crois, pas mal de sacrifices pour elle. Qui n’a jamais eu envie d’être autant aimé par un de ses parents, avec bienveillance et sans conditions ?

Je parlais plus haut d’objectivité et c’est justement avec objectivité qu’Alysia se met elle même en scène. De ses peines d’enfance à ses émois de jeune femme, elle se livre avec sincérité mais toujours avec une extrême pudeur. Au cours de ses histoires, de ses moments de vie, elle ne tend jamais le bâton pour se faire battre mais elle n’hésite JAMAIS à mettre en avant ses propres faiblesses et surtout, sa propre intolérance face à un père à la personnalité excentrique. Surtout au moment de son adolescence.

AlysiaAbbott2Mais Fairyland, c’est également le portrait d’une génération, un monde littéraire et d’une communauté gay. Nous sommes dans le San Francisco d’Harvey Milk… Forcément, c’est passionnant ! L’auteur nous dépeint parfaitement l’effervescence de cette époque tandis que les références aux œuvres et aux actions de son père prouvent l’implication politique d’un homme qui aura constamment lutté pour les droits des homosexuels.

Je n’ai pas été particulièrement sensible à la poésie de Steve Abbott, dont nous avons certains extraits car elle est trop moderne (j’en suis restée à la brochette Baudelaire/Rimbaud/Verlaine/Vian, le reste j’ai du mal) mais j’ai beaucoup aimé ses dessins que l’on croise de temps en temps. J’ai surtout eu un gros coup de cœur pour les extraits de son journal intime qui révèlent un homme parfois torturé, tiraillé entre son désir d’indépendance et son besoin d’offrir une belle vie à sa fille (un temps, il a même essayé de reconstruire une famille factice en vivant avec une inconnue et l’enfant de cette dernière).

La majeure partie de ces six derniers mois, j’aurais préféré ne pas avoir Alysia. Je n’ai aucune intimité à la maison, j’ai l’impression qu’elle interfère avec toute potentielle relation amoureuse […] Douze ans que je l’élève tout seul  et je suis épuisé […] Et ensuite je me sens coupable. Je l’aime et très souvent j’aime passer du temps avec elle. Peut-être est-ce l’unique relation de ma vie, et la plus réussie.

Mais également pour les lettres qu’il envoyait à sa fille lorsqu’ils étaient séparés (jusqu’à trois par semaine quand elle faisait ses études à NY:

J’aime lire tes lettres, même quand tu es déprimée. Quand Henry Miller vivait à Paris, il faisait constamment le pique assiette. Et Apollinaire était si pauvre qu’il se représentait les plats préférés de son enfance lorsqu’il avait faim. Lynne Tillman dit qu’elle était à sa connaissance la personne la plus pauvre de New York, alors même qu’elle avait jadis travaillé pour Malcolm Forbes. L’argent ne fait pas tout. J’apprécie assurément mes amis & d’avoir du temps pour écrire davantage.

De ce fait, Steve Abbott est CONSTAMMENT au cœur du récit. C’est Alysia qui nous parle de lui mais à bien des égards, le roman semble avoir été écrit à quatre mains.

La dernière partie de l’œuvre parle également de la montée du sida aux États-Unis et évidemment, dans la ville de San Francisco où la communauté gay était très importante. Le père d’Alysia n’y échappera pas. Jamais pleurnichard ou triste, le livre nous parle d’une hécatombe mais également de la fin d’une époque bénie, de cette fameuse « féérie » qu’Alysia et son père auront connu dans leur quartier populaire. Le San Francisco des années 70 a disparu mais ce genre de témoignages nous permet d’y faire un voyage agréable et passionnant.

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Fairyland est une fantastique plongée au cœur du San Francisco gay/littéraire des années 70. Mais pas que. Car dans la dernière partie, nous suivrons également Alysia à New York et même en France. J’ai adoré suivre l’évolution de ce père et de sa fille et j’ai trouvé leur histoire et leurs rapports vraiment très émouvants. J’ai souvent eu les larmes aux yeux en lisant les lettres de Steve Abbott mais j’ai également été très touchée par les mots d’Alysia, par son écriture « sensitive » et tellement parlante. Ce livre m’a bouleversée d’une manière que j’ai du mal à expliquer… et va me suivre longtemps. J’ai hâte de voir ce que Sofia Coppola va en faire…

Je ne vous promet pas que vous aurez le même coup de cœur que moi mais je veux donner à l’un ou l’autre d’entre vous l’opportunité de le découvrir. Je vous invite donc à participer au concours sur Facebook si ce long article vous a intrigué !

 

14 comments

  1. manue says:

    elle est vraiment bien ta critique, j’ai beaucoup aimé la lire !
    Même si je pense que je ne lirais jamais ce livre parce que ce n’est pas vraiment le genre de livre qui me plait et que je lis on doit tout de même ressentir des liens forts entre le père et sa fille. Je pense que ça doit être un beau témoignage !!
    C’est génial de pouvoir lire des livres comme ça sur un sujet assez simple (enfin je veux dire pas de science fiction, ou futuriste ou totalement inventé) et arriver à pouvoir retranscrire (et ensuite faire partager aux lecteurs) les émotions que l’on ressens dans certaines situations.

    Pour ce qui est de « Le naufragé de la Méduse » je te le conseille si tu aime ce genre de lire, il se lit très facilement et personnellement j’ai vraiment beaucoup aimé.
    Par contre je ne connaissais pas les deux autres romans que tu m’as dit. j’ai entendu parlé de la jeune fille à la perle mais je ne l’ai pas lu.

    • Audrey says:

      Oh c’est dommage !
      Si je n’ai pas réussi à te donner l’envie de le lire, c’est que j’ai raté ma mission en quelque sorte ! Tant pis, je comprends qu’on ne puisse pas s’intéresser à tous les ouvrages qui sortent pour autant 😉 Merci d’être venue me lire quand même ! 😉

      La jeune fille à la perle a été adapté en film, c’est peut être à cette occasion que tu en as entendu parler ? C’est un livre de Tracy Chevalier à la base… Le livre est lent, le film aussi mais j’ai été passionnée par l’histoire. Bon, après, faut vraiment aimer ce genre de littérature ! Mais la plume de l’auteur est vraiment intéressante et ses livres sont toujours très documentés :

    • Audrey says:

      Je les ai tous lus, sauf celui qui est sorti en 2016 mais ça ne saurait tarder !
      Le récital des anges est certainement mon préféré pour ma part ! Mais ça tient beaucoup à l’époque !

  2. sanasan says:

    Et bien !! Quelle critique !! L moins qu’on puisse dire c’est que ce livre t’as scotché. Et pourtant les thèmes abordés sont loin d’être des sujets faciles… On peut vite tomber dans le pathos… Ici manifestement c’est loin d’être le cas. Bon… Je croise les doigts pour le gagner 😉
    PS : Non mais ou déniches tu des fonds d’écrans pareils !!! J’adore les petites fleurettes !!!!! MAGNIFIQUES !!!!
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    • Audrey says:

      C’est sûr que là c’est loin d’être le cas (de sombrer dans le pathos) ! Pour en avoir parlé avec toi plusieurs fois, tu sais bien que je n’aime pas les histoires tristes et que tout ce qui traite de la maladie/la mort ce n’est absolument pas pour moi ! 😀
      Ben écoute, j’ai chopé ce fond en tapant « liberty » sur google images, tu verras, y en a plein des jolis ! 🙂

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