Critique De bons voisins, de Ryan David JAHN

« Patrick regarde la cour encore un moment. Il voit la fille qui, avec difficulté, parvient à s’asseoir. Il ne distingue pas que ses genoux, sa tête, son dos à moitié caché par l’immeuble et les ombres. Elle a l’air d’aller bien. Il referme la fenêtre, mais continue à regarder, à travers la vitre, les autres personnages qui se tiennent derrière leurs propres fenêtres ».

Il y a quelques temps, j’avais vu un film français qui m’avait pas mal marquée. Il s’agissait de 38 témoins, soit l’histoire d’une femme qui se fait assassiner devant ses voisins qui, indifférents ou apeurés, ne réagissent pas. Ce film de Lucas Belvaux était l’adaptation du roman de Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent ?

Dans De bons voisins, Ryan David JAHN s’inspire du même fait divers : l’affaire Kitty Genovese. Durant ce drame, une jeune femme de 28 ans fut violée et assassinée en pleine rue, à deux pas de sa maison (New York, 1964). Les circonstances de ce drame restent troubles car les nombreux témoins n’ont pas réagi durant la scène. Les psychologues ont expliqué ce phénomène par le fameux « effet de témoin ». Dans ce cas de figure, les témoins, sachant qu’ils sont beaucoup, attendent juste qu’un autre prenne la responsabilité de s’impliquer. Voilà pourquoi personne n’a appelé la police pendant les deux heures du calvaire de Kitty.

Dans De bons voisins, Kitty devient Kat. Pas bien grande, pas bien grosse, elle ne manque de pas de courage et assume avec cran son boulot de gérante de nuit d’un bar. Quand elle sort du travail, cette nuit-là, elle n’a qu’une envie : prendre un bon bain chaud. Après avoir réparé la roue de sa voiture et fait le trajet qui la ramène jusqu’à chez elle, elle va vivre un vrai calvaire au milieu de cette passivité ordinaire qui est presque plus effrayante que le crime en lui-même.

Tout au long du roman, l’auteur nous fait passer de la tête de Kat à celles des témoins qui observent la scène. Il nous donne une position de voyeur car nous pénétrons directement dans les différents appartements, sans transition. Pendant que la vie de la jeune fille bascule dans l’horreur, deux couples échangistes batifolent puis se déchirent, un jeune homme s’occupe de sa mère mourante, une quarantenaire attend que son homme rentre, une infirmière s’écroule de fatigue sur son canapé, deux hommes entament une relation… Ce sont de véritables noctambules et pourtant…La vie suit son cours et toute l’histoire se déroule en moins de deux heures. On suivra aussi la trajectoire d’un flic et de deux ambulanciers, ces derniers étant tous voués à se retrouver au même endroit à la fin du livre.

Ces personnages sont, bien entendu, tout droit sortis de l’imagination de l’auteur et permettent de dresser un véritable état des lieux de l’immeuble. L’intrigue est bien huilée, bien foutue et il n’y a aucun temps mort. Pas de remplissage, pas de moments flottants et que dire de la description du crime ? Réaliste, chirurgicale et d’autant plus difficile à lire, elle est vraiment cruelle mais pas indécente. L’auteur n’a pas utilisé l’histoire de cette pauvre fille pour en faire un grand spectacle morbide. C’est plus touchant et bouleversant que pervers. Ce n’est pas dur à lire mais ce n’est quand même pas sans conséquences sur la sensibilité du lecteur. L’empathie avec la victime est totale et c’est déstabilisant.

La lâcheté, l’indifférence, l’égoïsme, la fuite des responsabilités et la bonne conscience de façade des personnages font froid dans le dos. Ryan David JAHN a parfaitement saisi l’intensité de cette nuit, cette violence ordinaire (voir également l’agression et l’accident de voiture qui concernent d’autres personnages) a quelque chose de cruel, de cinglant. Il n’y a aucun doute qui plane à la fin du roman : l’humanité est dégueulasse et c’est sans espoir.

De bons voisins est un roman dur et cruel qui retourne les tripes si on s’y plonge pleinement. Il m’a vraiment mise mal à l’aise et j’ai presque été soulagée de refermer le livre (même si j’ai adoré le lire).

2 comments

  1. MargotB. says:

    C’est d’abord la couverture qui m’a attiré. Ensuite, je l’ai trouvé parmi ta sélection de romans,donc je l’ai lu. J’ai eu entre les mains un livre bien noir, avec des personnages plutôt détestables ( hormis l’assassin qui regarde sa fille dormir avec tendresse;le monstre. Et le flic plus que véreux, je dirais aussi dangereux que le psychopathe, mais dans un autre registre) on peut dire que tourner les pages en compagnie de ces gens tous plus ou moins tourmentés, me mettait mal à l’aise. Pourtant, comme toi j’ai aimé le lire, je ne me suis pas ennuyée, et j’ai vraiment espéré que kat s’en sortirait. Son courage m’a touché. Je connaissais le fait divers qui a inspiré cette histoire, et je sais que la pauvre victime est morte dans les bras d’une de ses voisines…donc je ne me faisait pas trop d’illusions quant au dénouement. Le vice et la fourberie imbibent ces pages, et hélas, je crois que cela ne fait que dépendre la nature humaine. On dégluti avec un certain écœurement quand on le fini ^^ .

    • Audrey says:

      Ce fait divers est tout simplement dégueulasse 🙁 J’ai cherché pas mal d’infos sur le net après avoir lu ce livre et ça fout vraiment la nausée… Le livre est donc super et en même temps hyper dur à lire. J’étais contente d’arriver à la fin !
      Je ne sais pas ce que j’aurai fait à la place de tous ces gens… je n’aurai peut être pas eu les couilles de descendre voir ce qui se passait mais j’aurai au moins appelé les flics :-/ ça semble être logique mais faut croire que ça ne l’était pas pour tous ces gens !
      Même si ça n’a rien à voir avec le meurtre, j’y ai repensé cet été quand une voiture a pris feu juste devant chez nous. On a un peu hésité à appeler les pompiers car on s’est dit que quelqu’un l’avait sans doute déjà fait… puis j’ai repensé à l’histoire et on a appelé quand même…au cas où tout le monde tienne le même discours ! ^^

Laisser un commentaire

CommentLuv badge