Critique Une amie très chère, Anton DiSclafani

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Houston. 1957.

Joan et Cece sont issues de familles texanes aisées et se connaissent depuis l’enfance. Elles sont amies depuis les bacs à sable, ont survécu aux temps compliqués du lycée et la seconde a toujours vécu dans l’ombre de la première. En 57, les deux jeunes femmes ont 25 ans et si Cece est mariée et maman d’un petit garçon, Joan continue à défrayer la chronique. Si belle, si riche, adulée, elle est un peu la petite star la ville. On l’invite partout, on la veut sur tous les fronts, sur toutes les photos. Mais Joan semble de plus en plus malheureuse et surtout, semble vouloir prendre ses distances, ce que Cece supporte très mal. Son couple commence à battre de l’aile ? Peu lui importe, tant que Joan reste dans les parages !

Une amitié toxique

Une amie très chère est avant tout le récit d’une amitié toxique. Une amitié totalement déséquilibrée, une amitié dysfonctionnelle qui commence par la dépossession d’un nom. Si la belle et déjà charismatique Joan Fortier reste Joan, Joan Buchanan se voit obligée d’opter pour son second prénom. Parce que c’est plus simple pour les autres, elle devient donc Cécilia, autrement dit Cece. D’abord pour la maîtresse d’école qui demande cette faveur puis pour sa famille et pour tout le monde.

De Cece, nous serons particulièrement proches car c’est elle qui nous raconte cette histoire. Les pieds bien ancrés dans l’année 1957, année-repère à laquelle on revient constamment, elle nous explique par petites touches les prémices d’une amitié qui occupe toute sa vie ou comment Joan est peu à peu devenue  le phare sans lequel elle serait perdue.

Car Cece adore Joan. Elle la surveille depuis toujours, la tire des mauvais pas, choisi ses vêtements pour elle, la défend constamment et est presque prête à la faire passer avant son mari et son petit garçon. Elle est prête à tout donner et de son côté, Joan ne donnera rien. Ou si peu. Après tout, elle est déjà bien bonne de tolérer Cece dans son sillage. Du moins, c’est ce que tout le monde pense tout bas. Pour la plupart, Cece est plus une dame de compagnie qu’une amie pour Joan. Tout simplement parce que Joan n’a pas vraiment d’amis…

Mais que les gens ne savent pas, c’est que les deux amies ont un secret commun, quelque chose qui les lie irrémédiablement.

Derrière le vernis des gens bien nés

Outre l’intérêt de l’histoire d’amitié qui nous est contée, Une amie très chère est également un roman sur le Texas des années 50. Du moins sur les mœurs de ces familles riches et sur la vie de ces femmes au foyer qui n’ont jamais connu la misère mais qui cherchent à oublier leurs ennuis et leurs frustrations variées en enchainant les cocktails au bord de la piscine. Et oui. Dans le roman d’Anton DiSclafani, on a souvent beaucoup trop bu. D’où l’impression de vacuité, de mélancolie qui ressort de l’ensemble du roman.

La chaleur du Texas, l’été, les soirées mondaines, les robes, les conversations vides de sens et d’intérêt, la superficialité d’une société fondée sur le paraître sont autant de thèmes que le roman évoque par le biais des personnages secondaires, des familles des héroïnes et, bien évidemment, des héroïnes elles-mêmes. Une amie très chère nous montre que derrière le vernis des gens bien nés, derrière la beauté des robes et des bijoux, des grosses voitures et des belles maisons, se cachent aussi des gens malheureux. Des gens riches, déconnectés de la réalité, mais malheureux.

On pourrait dire que Cece, malgré son intelligence, suit complètement le mode de vie auquel elle semble destinée, tout comme ses amies. Et cela consiste à être une bonne épouse, élever ses enfants, être agréable et bien maquillée. On comprend qu’elle aime son mari et son fils mais que quelque chose la tiraille. Son souci est d’être à moitié convaincue par sa vie très classique sans avoir le courage d’imaginer autre chose. Joan est différente, elle veut partir, elle veut être libre et sortir de ce carcan qu’on lui impose… Mais son destin n’est pas synonyme de bonheur non plus.

Mon avis en quelques mots,

J’ai bien évidemment beaucoup aimé ma lecture !

Anton DiSclafani a un style vraiment agréable et son portrait de femmes américaines est vraiment immersif. Son écriture est tellement visuelle et les descriptions des maisons, des fêtes, des scènes de vie quotidiennes m’ont semblé si réelles, si bien construites ! C’est un roman qui se savoure, un roman qui semble très simple au moment de la lecture mais qui révèlera toute sa complexité une fois la dernière page tournée.

 

Paru aux éditions Denoël le  22 avril 2017
Écrit par Anton DiSclafani, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Pierre Ménard
Titre en VO : [The After Party]

8 comments

    • Audrey says:

      C’est vrai que je n’avais pas pensé à Antéchrista !
      C’est un peu le même thème…et en même temps, c’est très différent. A cause de l’époque, du contexte social et puis aussi à cause du personnage de Joan. Je ne voulais pas trop en dire dans la critique mais si l’amitié qui est évoquée est déséquilibrée, Joan n’est pas une personne cruelle comme peut l’être Christa chez Nothomb. Elle ne joue pas avec les sentiments de Cece. Elle se rend bien compte des choses mais n’en fait pas sa marionnette non plus. C’est là tout l’intérêt du roman : Cece est prisonnière de cette amitié mais il est difficile de détester Joan.

        • Audrey says:

          Ce ne sont pas les âges qui sont si différents que ça. Dans le passages au « présent » de l’intrigue (je mets présent entre guillemets parce qu’il s’agit du présent de 1957), les héroïnes ont à peine 25 ans. Et on découvre leur histoire avant aussi, quand elles sont enfants puis ados, vers 16-18 ans.
          Chez Nothomb, elles sont plus jeunes, surtout l’héroine qui entre à la fac avec quelques années d’avance je crois. Mais bon, tu vois ce que je veux dire. Ya pas 20 ans de différence entre les deux duos quoi.

  1. A-Little-Bit-Dramatic says:

    Oh…quelle jolie couverture ! Je suis restée fixée dessus quelques secondes avant de me concentrer sur ta chronique (qui n’en est pas moins jolie, elle aussi ! ^^ ). Qu’est-ce que tu me donnes envie de découvrir ce roman. C’est bien simple, quand je viens lire l’un de tes avis, ou j’ai déjà lu le livre et c’est toujours un plaisir pour moi de voir ton propre ressenti ou bien je n’ai pas lu le livre et, du coup, tu me tentes trop ! ! 😉 Allez hop ! Je le rajoute à ma WL temporaire… peut-être rejoindra-t-il ma PAL un de ces jours. Merci pour la découverte en tous cas. 😀
    A-Little-Bit-Dramatic Articles récents…La Thé Box, Avril 2017 : Les Hirondelles, les DemoisellesMy Profile

    • Audrey says:

      Ah ! Je ne suis donc pas la seule à avoir eu un coup de cœur pour cette couverture ! Quand je l’ai vue, je me suis dit qu’il me fallait ce roman, qu’importe son contenu ! J’espère que tu auras l’occasion de le découvrir, au moins en poche dans quelques temps !

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